American Gangster, c’est la confrontation d’un trafiquant de drogue noir américain en pleine ascension sociale et d’un flic blanc marginalisé. Cela ressemble à du déjà vu : le destin croisé de deux personnages que tout paraît opposer. Mais en réalité, il y a du neuf.
Retour aux sources
Les journalistes ont qualifié le film de « biopic », rappelant sans cesse qu’il était fondé sur des faits et personnages réels. C’est un peu court. C’est oublier que Ridley Scott assume les héritages et s’inscrit dans une continuité. Et ce d’autant mieux que, venant dela publicité, il jongle avec les codes cinématographiques comme il l’a fait sur Blade Runnerqui conjugue les attributs du « film noir » (destins voués – quoi de plus voué qu’un Répliquant – figure de la “dark lady”, justicier solitaire en imper…) et ceux de la science-fiction (anticipation sociale et technologique…).
Une pincée de Blaxploitation
American Gangster raconte d’abord l’ascension et la chute de Frank Lucas. Ce mafieux noir, trafiquant de drogue et beau gosse, monte un coup fantastique avant d’être victime de son milieu et du contexte racial américain. Un personnage ambigu moralement, mêlant réussite personnelle et crimes. Or, la première figure de Frank Lucas au cinéma, c’est incontestablement SuperFly (1972), un trafiquant qui réussit mais compose avec sa conscience vu qu’il est encouragé par les flics blancs qui le rackettent. Il se pourrait même que Superfly soit en réalité la première citation du vrai Frank Lucas au grand écran. Ce film demeure peu connu en France – contrairement à la BO signée Curtis Mayfield – mais s’avère une production majeure de la Blaxploitation (aux côtés de Sweet sweetback baaadass song).
Et là, Scott multiplie les allusions tout en esquivant les clichés (son Frank Lucas la joue low profile alors que Superfly a “pimpé” sa limousine ). Et si la réflexion raciale n’est pas éludée (allusions aux milieux blacks et italo-américains) elle est décomplexée. Nous sommes en “Level 2″.
Serpico transfiguré
Seconde figure réquisitionnée, celle d’une vraie tradition du polar américain : le flic seul contre tous. American Gangster cite Serpico, policier blanc des seventies joué par Al Pacino, lui même dirigé par Sydney Lumet en 1973. Un type qui refuse de se laisser corrompre et qui finit par se prendre une balle, lâché par ses collègues. C’est dans une certaine mesure un biopic puisque Serpico est réel. Et comme lui,le héros policier d’American Gangster consigne un paquet de dollars plutôt que de l’empocher ni vu ni connu, ce qui lui vaut d’être ostracisé. Son équipier va payer mais lui s’en tire très bien. Là aussi, Scott semble décomplexé. Et d’un coup, la figure de Serpico – looser magnifique- est transcendée.
American Gangster : 100 % synthétique
S’il est un cinéaste américain contemporain capable d’assimiler – et de dépasser – les films qui fondent sa culture ciné, c’est Ridley Scott. (Tarantino est à mon avis dans la citation 100 % explicite). Ce talent permet à American Gangster de miser sur la complexité. Au-delà des allusions, Scott n’élude rien du contexte historique et idéologique de ses personnages et de son pays. Il intègre toutes les variables, toutes les valeurs : la réussite, la guerre, le racisme, la drogue, la famille, la corruption, le business, la loyauté… l’identité. Cela lui permet de jeter un regard très moderne sur ces années. Alors quitte à employer un style un peu formulaire, je dirais que cette production est autre chose qu’un « film à thèse ». C’est une thèse.



